Et si tu n’embarques pas sur le train IA - en fait, si tu n’y es pas déjà bien campé - tu seras laissé derrière, dans la poussière de l’insignifiance.
I’m not going for it.
Let me be refractory
A refractory Gen-Xer
Ayant gouté des bouts de vie pré-téléphone intelligent,
Pré-mp3, pré-GPS, pré-internet,
Même pré-CD!
J’envie mes amis Gilles et Tammy
Qui n’ont jamais possédé de téléphone cellulaire jusqu’ici,
Vivant très bien leur vie, riches de connexions, de projets,
De fleurs, de poules, d’enfants rendus grands.
Je ne veux pas manquer, cette fois-ci
La chance de ne pas embarquer, moi aussi.
Ma réaction initiale découle-t-elle du fait que les premières prouesses démontrées par l’IA touchaient justement les compétences qui m’ont longtemps servi de levier créatif et économique : faire des liens entre différentes idées, rédiger des textes cohérents, élaborer des plans de cours, concevoir des outils visuels?
J’ai testé ChatGPT une seule fois
Je suis restée sidérée
À fixer le mur pendant une minute quasi complète.
Une amie compare l’utilisation de l’IA
À l’usage de l’héroïne.
Pour l’instant, je me tiens loin des pushers
Ceux que je peux identifier anyway.
D’autres raisons motivent ma position :
Raison No 1. J’ai vu à quel point mon cerveau a ramolli.
J’ai eu le privilège de vivre mes 37 premières années sans téléphone cellulaire. Je mesure maintenant à quel point ce fut un cadeau. J’ai un côté déjà facilement éparpillable, touche à tout, cinq planètes en Gémeaux, mon système nerveux facilement surstimulé. Thankgod que j’ai dû chercher des mots dans le Petit Robert, rester plusieurs jours sans réponse à des questions importantes (est-ce que John Travolta et Olivia Newton-John ont déjà été un vrai couple?), attendre des jours que ma toune préférée repasse à la radio pour enfin l’enregistrer sur mon enregistreuse - qui ressemblait à ceci :
Attendre. Tolérer le délai, le gap.
Désirer quelque chose sans l’obtenir tusuite.
Prendre son mal en patience. Développer caractère, stimuler imagination.
Delayed gratification.
Et puis, j’ai eu un iPhone.
Depuis 2013, je m’appuie systématiquement sur la voix féminine
Réconfortante de mon GPS
Qui m’indique le chemin à prendre pour me rendre à destination.
Passez ce feu et. Au prochain. Tournez à gauche.
Et quelle montée de lait les fois où elle me fait
Faire un grand détour inutile : je le vis comme une trahison!
Graduellement, j’en ai perdu la capacité de m’orienter de manière autonome dans les nouvelles villes et chemins de campagne moins connus. En 2023, je décide de renverser cette tendance à la dépendance docile et normalisée. L’éveil occasionné par les années sombres covid me donne un regard plus critique sur le recours systématique aux technologies avec le partage non consensuel de données personnelles (où je vais, quand j’y vais, par quel chemin, où je m’arrête, pour combien de temps). À la boutique CAA sur la rue King, je me procure deux cartes routières (du Québec et de Montréal) ainsi qu’un atlas routier Montérégie-Estrie. Je ne les utilise pas tout de suite mais ça me rassure de les avoir dans l’auto.
Été 2024 : je reviens d’un festival qui avait lieu dans une zone plutôt agricole de l’Estrie, un secteur que je ne connais pas. Il pleut fort, il tonne, la nuit tombe et je roule sur un quadrillé de routes inconnues, des champs et des vaches. At one point, je perds le signal cellulaire : “ OK, c’est l’occasion d’utiliser mon super atlas routier ”. Arrête sur l’accotement, allume la faible lumière de l’habitacle, ouvre l’atlas. “ *stie, je ne peux même pas lire les noms sur la carte! ” À 50 ans, j’ai récemment besoin de lunettes quand la lumière est basse. Sors à la pluie battante, va chercher mes lunettes dans la valise. Reviens à l’atlas. Je dois me référer à l’index pour trouver la bonne page… Mais où suis-je donc? Plus près de Danville ou me rapprochant de Val-des-Sources? Ou pas rendue aussi loin encore? Je passe d’une page à l’autre, je ne trouve pas le nom de la route où je me trouve ni dans l’index ni sur les cartes. Petite panique qui monte : impuissance! J’ai perdu l’habitude de ne pas savoir tusuite ce que je veux savoir : où je suis exactement et c’est quoi mon chemin.
L’atlas routier est inutile.
Et moi qui avais suivi passivement à l’aller
Les calmes consignes de dame GPS
Sans solliciter activement la zone du cerveau
Qui peut élaborer une map mentale globale de mon trajet
Et noter des repères en chemin.
Pas de maison à proximité.
Je prends la décision de continuer de rouler,
De continuer jusqu’à ce qu’un signe apparaisse :
Un panneau, une intersection?
Un commerce, une maison?
Perte de tonus cognitif quant à l’orientation routière et spatiale.
Perdu le réflexe de créer des repères.
De s’approprier le rôle de capitaine à bord.
Où suis-je quand le GPS mène?
Certains répondrons : OUI MAIS tu bénéficies déjà d’une multitude de technologies qui te permettent de dédier ton temps à d’autres tâches plus complexes, plus spécialisées, plus créatives. Ton cerveau est déjà ramolli à la mesure des fonctions offertes par ta calculatrice, ton fichier Excel, Antidote, Google Forms, ton abonnement Canva, la caméra de l’auto quand tu recules.
C’est vrai. Et il y a des pertes de capacités associées à chacun de ces outils.
Cependant, je ne demande pas de ces plateformes :
qu’elles rédigent le contenu promotionnel de mes infolettres,
qu’elles élaborent des campagnes stratégiques pour faire rayonner mes offres professionnelles,
qu’elles me suggèrent les meilleures tactiques pour traverser la périménopause sans sombrer dans la déprime ou la frustration,
qu’elles me forment en construction de bâtiment écologique et bushcraft,
qu’elles élaborent des contenus pédagogiques pour mes animations,
qu’elles évaluent la légitimité de tel journaliste ou plateforme indépendante,
qu’elles m’aident à construire un argumentaire pour dominer une discussion politique,
qu’elles m’aident à rédiger comptes-rendus, dissertations, courriels, lettres de motivation, etc.
qu’elles organisent mes vacances pour favoriser le maximum d’efficacité, de stimulation et de fun.
qu’elles créent branding, illustrations, visuels, cartes postales, vidéos, podcasts.
Me diras-tu alors : ben too bad for you darling, tu pourrais te sauver un temps énorme et réaliser plus rapidement tes rêves de rayonnement professionnel, de bien-être, de lucidité sociale?
a) Sauvez du temps pour quoi? Être plus efficace à quelles fins? Quel est cette oasis de bonheur et de paix intérieure profonde à laquelle tu accèdes en augmentant la rapidité d’exécution de ces tâches? Qu’est-ce que tu y gagnes vraiment? Qu’est-ce que tu crées, contemples, contribues avec tout ce temps ainsi sauvé?
b) étant donné l’impact ramollissant sur le cerveau (exploré plus haut), une taxe invisible s’impose secrètement sur les réussites obtenues par le recours systématique à l’IA, et ce sans savoir à quel moment tu te retrouveras
perdu, sans signal et sous la pluie battante.
… computers and especially AI extend our reach to otherwise unattainable goals. But that extension comes at a severe cost that we must understand if we are to avoid creating hell on earth. I choose those words deliberately. - Eisenstein
Une autre tactique que j’ai tentée pour retrouver le tonus de mon cerveau et de ma débrouillardise : j’ai acheté un flip phone en 2022. Appels et textos seulement. Pas d’accès wifi, pas d’applications de navigation, pas de musique, pas de photo. Et bien, après 3 ans, il est encore dans sa boite! J’ai pu constaté ma dépendance à ce petit machin si pratique, si commode qui réunit GPS, Spotify, Apple podcasts, caméra et téléphone dans un même petit boitier mince.
Jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu le courage de transférer ma carte SIM dans le flip phone. Pas prête à me contenter de la radio AM FM sur la route. Ou de me procurer un lecteur mp3 : est-ce que ça existe encore?
Raison No 2. We dont need you anymore
On parle depuis longtemps de l’obsolescence planifiée des biens de consommation. À quel point réfrigérateur, téléphone, imprimante, balayeuse semblent fonctionner jusqu’au lendemain de la période de garantie afin de renouveler la demande. L’obsolescence se transfert maintenant à l’humanité : les corps de métier fondant au soleil artificiel de l’IA. Vite vite à se réinventer pour ne pas disparaitre. Ou bien abdiquer, rendre les armes : à moi le revenu universel et la réalité virtuelle. You will own nothing and be happy.
Raison No 3. Monétisation et fausseté
L’arrivée de l’internet dans les années 90 : en apparence candide, pleine de promesses, de libertés, d’initiatives grassroots. Le partage d’information sans contrainte, censure ou discrimination. On connait la suite : If its free, you’re the product avec les algorithmes des GAFAM titillant la dopamine, le neuromarketing, le shadow banning, la suppression d’informations et de sites web offrant des versions défiant le narratif du jour. Des projets de loi poppant ici et là pour surveiller le contenu en ligne en brandissant le fléau de l’exploitation sexuelle des enfants pour motiver plus de contrôle sur la circulation d’information en ligne.
À présent, c’est l’IA qui arrive à grand galop dans nos écrans, nos véhicules, nos foyers. Dans nos vies. Pleine de promesses, en apparence candide, un accès gratuit à plusieurs fonctionnalités. Qui sont les cluster d’intérêts financiers/corporatifs derrière l’IA telle qu’elle se déploie à présent? Où sont localisés les immenses et innombrables serveurs? Qui décide de ce qui sera offert comme infos et de ce qui sera omis? Est-ce que l’humanité est encore aussi naïve ou amnésique de croire qu’un joujou si plein de potentiel ne serait pas instrumentalisé par des segments du pouvoir qui souhaitent en extraire le maximum de bénéfices : influences sur l’opinion, la psyché, l’humeur, les choix, les comportements de consommation, l’économie de l’attention, le marché profitable des données? Et indirectement, influencer les capacités d’autonomie, d’autodétermination, de réflexion critique et de résilience de la population.
Avant 2020, j’avais fait des dons (modestes) à Wikipédia à quelques reprises. Je trouvais sa mission noble et voulais contribuer étant donné la fontaine d’infos que j’y puisais régulièrement. Quand Wikipédia démontra un manque total d’objectivité en attaquant la crédibilité des braves individus qui osaient se positionner contre la puissante propagande 2020-2022; quand j’ai vu que certaines références et ressources ciblées n’apparaissaient plus dans les résultats de recherche Google; quand j’ai su que plusieurs comptes YouTube, Instagram et Facebook de certains lanceurs d’alerte se faisaient flushés du jour au lendemain pour supposément avoir enfreint les évasives Community Guidelines, j’ai réalisé dans quelle farce nous nous trouvions. La manipulation et la fausseté profondément ancrées dans le contrôle de l’information.
La fausseté comme l’eau pour le poisson,
On ne la voit plus lorsqu’on baigne dedans
Il faut parfois en sortir pour voir clairement.
Une anecdote pour illustrer ce point :
En 1996, je vivais ma première saison de plantation d’arbres au BC. On avait passé un premier contrat de 25 jours dans un camp remote, accessible par hélicoptère seulement. Pas d’internet, pas de cellulaire, nada. Du bois, des arbres, de la bouette, du monde trippant, du monde fatiguant, des repas gargantuesques, des piqures, des coupures, des ours, des cigales, jouer au hacky, faire son lavage à la main. En sortant du bois, toute l’équipe atterrit au Shannon Motel, le seul motel de Fort Nelson qui acceptait alors les treeplanters, en raison de notre réputation de crottés. La plupart des chambres avaient 2 lits doubles et une TV. Et bien voici comment j’illustre mon point sur la fausseté : quand j’ai regardé la TV pour la première fois après tout ce temps dans le bois, j’étais convaincue d’être tombée sur un FILM, une PARODIE dans laquelle se jouait une SCÈNE où des ACTEURS incarnaient les rôles de commentateurs de nouvelles, comme un sketch style Saturday Nite Live. Maquillage, expressions faciales, intonations de la voix, enchainement des segments, interactions entre comédiens, narration émotionnellement amplifiée, emphase sur les éléments de peur, etc.
Après quelques minutes, je réalise plutôt que c’est une “ vraie ” diffusion de nouvelles télévisées, que les personnes à l’écran sont de “ vrais ” commentateurs de nouvelles et que ces “ vraies ” nouvelles commentées artificiellement sont “ vraiment ” les informations que cette station choisit de mettre à l’avant.
Avec mes yeux assainis par un mois sans écran, loin des narratifs du jour,
la fausseté était évidente.
Mieux vaut se déshabituer à la fausseté. Cultiver un esprit critique et se méfier quand soudain TOUTE l’attention médiatique mainstream se dirige dans UNE seule direction. Les biais, diversions, propagandes, caricatures et campagnes de salissage trouveront aussi un terrain fertile sur les plateformes et outils IA, puisque ces outils n’ont pas la pureté que certains leur prêtent, mais servent des intérêts particuliers et proviennent d’un entrelacement de programmations et de stratégies de mise en marché bien précises.
Des outils qui pourraient - peuvent - grandement servir à agrandir ou déplacer la fenêtre d’Overton (l’acceptabilité d’une idée) à propos d’une multitude d’enjeux sensibles - je pense par exemple à la surveillance, la propriété, le contrôle des ressources, les narratifs politiques, sociaux, identitaires…
Raison No 4. Coït artificiel
Des étudiants utilisent ChatGPT pour rédiger leur dissertation de français. Des enseignants utilisent ChatGPT pour corriger les dissertations de français. Un coït n’impliquant aucun réel engagement humain, comme le plaisir généré entre deux poupées gonflables. Pauvre en orgasmes de maturation, de créativité et d’intégration.
Raison No 5. Consentement non éclairé
Je vois l’IA mettre le pied dans toutes les portes : ça veut s’infiltrer dans mes recherches sur Brave, mes projets sur Canva, mes campagnes sur Mailchimp, le service à la clientèle de Fido, Hydro, ARC. Sans disclaimer sur le prix, les pertes, les brèches sur ma vie privée : c’est comme proposer une option thérapeutique sans communiquer les vraies données concernant les risques et effets secondaires. Sans consentement éclairé, ça reste dans l’ombre. Encore une fois, on se croit l’utilisateur alors que l’on est en réalité le produit.
Raison No 6. Le web devenant une grosse soupe de contenus générés artificiellement
Ça s’appelle le AI slop. Le web se faisant envahir par une avalanche de contenus médiocres et répétitifs. Certains disent que l’IA tue le web pour cette raison en rendant le contenu authentique difficile à trouver dans cette marée de n’importe quoi.
En résumé :
Un cerveau mou
Des corps de métier disparaissant - et avec eux la classe moyenne,
Haute probabilité de manipulation et de fausseté,
Communications et transactions artificielles
N’impliquant le coeur et l’esprit d’aucun humain,
Infiltration non consensuelle dans nos vies privées,
Appauvrissement global du web comme ressource accessible à tous.
Voilà pourquoi.
Je dis non.
Et conserve mon flip phone
Dans sa boite jusqu’au prochain élan
De courage ou de curiosité
Ou de nécessité.
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Pour continuer la réflexion, voir cet excellent article de Laura Matsue sur l’émergence tragique du recours à l’IA pour combler des besoins de connexion, de présence et de guidance spirituelle.






